Modigliani ou le magicien des excès

Aujourd’hui je t’emmène dans le Paris artistique du début du XXème siècle pour te parler d’un homme tout feu tout flamme : Amedeo Modigliani. 

Amedeo Modigliani 1

Modigliani jeune et fringuant

Amedeo est né en Italie à Livourne le 18 juillet 1884 dans une famille bourgeoise juive. Chez lui, le petit garçon aime dessiner dans les marges des livres de contes. Dès l’âge de 13 ans, il décide de consacrer sa vie au dessin et à la peinture. Le peintre en herbe brûle déjà de passion pour son art, car d’après sa mère il peignait « tous les jours et tout le jour. » À la fin de son adolescence, Amedeo quitte sa ville natale, et de Florence à Venise, il intègre des Académies de dessin pour se perfectionner. Grâce à des revues d’art ainsi que par les dires de ses amis qui y ont séjourné, le jeune peintre comprend que l’art de demain est en train de naître à Paris. C’est au début de l’année 1906, à l’âge de 22 ans, qu’il pose pour la première fois ses valises sur le sol de la capitale des arts, prêt à connaître son destin.

L’aventure débute à Montmartre 

 » L’imagination des peuples énervés tourne autour d’une invisible flamme dont le foyer est à Paris  » (Elie Faure)

Paris est toute pimpante ! Le Baron Haussmann a détruit la vieille ville, les rues respirent et sont bordées de nombreux arbres, de parcs, qui invitent à flâner. Modigliani n’est pas le seul artiste étranger venu s’y installer : on arrive de Russie, Pologne, Angleterre, Allemagne pour participer à l’effervescence artistique qui règne à Paris. Dans le quartier de Montmartre, on échange, on partage les ateliers insalubres, et on danse dans les bars jusqu’au bout de la nuit. Modigliani frétille comme un pepperonni et n’a qu’une hâte : rencontrer ses pairs et se mettre au travail. Mais le jeune homme compte bien aussi profiter des plaisirs de la capitale et notamment des parisiennes, du vin et… du HASCHICH messieurs dames ! Diagnostiqué tuberculeux à l’âge de 16 ans, Amedeo (Dedo pour les intimes) ne se préoccupe que très peu de sa santé et a très vite tenu la bouteille autant que le pinceau. Avec maman restée en Italie qui lui envoie régulièrement une pension ainsi que l’héritage reçu à la mort de son oncle, le Dedo a pas mal de thunes. Il dépense son pécule à tous les troquets de Montmartre, rinçant ses amis au passage, l’estomac souvent vide mais le foie ne chômant pas. Notre chenapan est très beau et se sape bien : foulard rouge noué autour du cou, chemise ample, veston et borsalino posé sur la tête. Il fait palpiter le coeur des parisiennes mais choisit avec soin ses conquêtes.

Amedeo Modigliani, 1918

La photo parle d’elle-même

On le voit souvent bras dessus bras dessous avec ses amis comme les peintres Maurice Utrillo et Moïse Kiesling, complètement bourrés. Parfois, ils s’amusent à distribuer des roses aux femmes assises aux terrasse des cafés et Dedo rentre chez lui en beuglant récitant du Dante. Et Amedeo avait un petit truc pour se défoncer un peu plus la tête : après avoir mâché du haschich, il buvait un ristretto, l’effet était immédiat ! Ses amis racontent qu’il aimait se poster à l’entrée des fêtes qu’ils organisaient pour distribuer à chaque convive une p’tite boulette de Hasch – pour passer une bonne soirée.

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Oscar Stettiner, Amedeo Modigliani (dans la soucoupe) et Jacques Menier en 1917

À Montmartre, ceux qui font les cakes (et il y a de quoi) sont principalement : Picasso, Braque, Matisse et Derain. Ce sont eux qui forment l’avant-garde artistique, chefs de file du cubisme pour les uns et du fauvisme pour les autres. Modigliani, qui a son style bien à lui, ne se reconnait pas dans leur art et fait du boudin bande à part. Tant et si bien que Picasso ne l’invite même pas à ses petites sauteries.

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De gauche à droite : Modigliani, Picasso, Andre Salmon

Montparnasse : cuites et amour

Montmartre, the place to be pour les artistes, se gentrifie. Les curieux, ceux qui se rêvent artistes et les touristes envahissent le quartier. Les artistes décident de plier bagage et de partir pour un endroit plus tranquille et propice à la fête : Montparnasse. Les parisiens observent durant plusieurs mois des carrioles remplies de toiles, de sculptures et de meubles traverser la ville vers ce nouveau havre de paix. Modigliani suit le mouvement et s’installe à la cité Falguière, au numéro 14.

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Photo du déménagement de Modigliani dans Montmartre (et non pas pour Montparnasse) en 1913 mais c’est pour le charme de la photo.

Dedo peint, fume et boit sans relâche. Après Montmartre, Montparnasse voit notre talentueux déglingo passer en titubant du bar La Rotonde au Select sur le carrefour Vavin. Quand il met trop le souk avec ses compagnons de boisson, Dedo finit dans le panier à salade, direction le commissariat. Mais en échange de quelques dessins, les poulets le relâchent rapidement. Le marchand d’art Paul Guillaume, raconte qu’un matin en se rendant chez Modigliani pour un rendez-vous, il trouva l’animal au lit, avec une gueule de bois de l’enfer. Le peintre pris la main dans le sac, se lèva en vitesse et explique au marchand d’art qu’il devait boire de l’eau pour être plus présentable. Ce faisant, il prit son pot de chambre et sortit de la pièce. Il revint avec le même pot rempli d’eau fraîche pour se désaltérer… Malgré tout, ses amis témoigneront de la grande propreté de son atelier et l’artiste, malgré ses nombreux déménagements, emportait toujours avec lui son tub pour se laver.

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Je ne me roulerais pas sur le sol avec sérénité mais Amedeo a l’air très satisfait de lui-même.

Et sinon, bamboche à part, quel genre d’artiste était Modigliani ? Il aimait peindre, mais comme Michel-Ange, il se sentait plutôt l’âme d’un sculpteur. Malheureusement, sa maladie aura raison de sa passion. La poussière émise par la taille de la pierre aggravait les symptômes de la tuberculose. La mort dans l’âme, notre artiste se consacra donc exclusivement à la peinture, reprenant parfois la sculpture mais sur bois. Ci-dessous, vous constaterez que Modigliani s’est inspiré de sculptures cycladiques ainsi que de l’art Ouest africain (alors très en vogue) pour réaliser ses oeuvres.

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En haut : Têtes sculptées des Cyclades, 3 000 av JC et Masque anthropo-zoomorphe, 19eme siècle, Côte d’Ivoire. En bas : Têtes sculptée par Amedeo Modigliani entre 1911 et 1912

Ce que notre artiste aime particulièrement peindre, ce sont les portraits. On les reconnaît très facilement : traits et cou allongés, yeux mélancoliques ou dénués de pupilles, le tout assemblé en des formes géométriques cernées par un trait peint. Modigliani ne verse pourtant pas dans le cubisme ni dans l’abstraction – ça c’est pour le kéké de Picasso. Ses portraits sont empreints d’humanité car le peintre saisit avec brio la personnalité de ses modèles. L’arrière-plan est dépouillé, peint dans des tons ocres et chauds et le statut social du modèle ne transparaît pas. Amedeo peint la personnalité du modèle ainsi que les sentiments qu’il entretient à l’égard de ce dernier. Il possède un intérêt particulier pour le masque social dont certains se revêtent. Ainsi, dans le portrait qu’il réalisa de Paul Guillaume, ce dernier est représenté tel un dandy, la tête penchée vers l’arrière, la bouche entrouverte, tenant nonchalamment une cigarette, révélant par là l’ambition qui pétrissait le marchand d’art.

Paul Guillaume, Novo Pilota, Modigliani, 1915, Huile sur carton collé sur contre-plaqué parqueté, Musée de l'Orangerie, Paris

Paul Guillaume, Novo Pilota, Modigliani, 1915, huile sur carton collé sur contre-plaqué parqueté, Musée de l’Orangerie, Paris

Amedeo peignait également des nus féminins et il dit CIAO aux conventions ! Ses nus ne sont pas mis en scène (dans une scène mythologique par exemple) mais représentent des femmes bien réelles et là aussi, il capte leur aura. Se détachant des fonds sombres, leur peau lumineuse ressort avec force de contraste. La chaleur des couleurs fait rayonner la sensualité des jeunes femmes. Et Amedeo ne les peint pas imberbes comme les peintres plus classiques avec leurs Vénus aseptisées : les poils sont bien visibles à l’entre-jambe et sous les bras ! C’est ce genre de détails qui lui vaudront d’être censuré le 3 décembre 1917. Ce soir là a lieu le vernissage à la prestigieuse galerie Berthe Weill où Modigliani est parvenu à être exposé. Deux nus sont présentés dans la vitrine de la galerie. Mais les parisiens pètent une durite et crient au scandale. Les tableaux sont décrochés par la « gendarmerie nationale bonjour », le vernissage se poursuit, boutique fermée. Heureusement pour ce coquin de Dedo, le scandale fit grand bruit et lui apporta une renommée inespérée. 

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Durant la première guerre mondiale, les parisiens font face à un cruel manque d’argent. Les hommes au front, les femmes doivent subvenir aux besoins de leur foyer. Certaines franchissent le pas et posent, dénudées, devant les artistes de Montparnasse. Moyennant 5 francs la séance, elles touchent un peu plus que les ouvrières aux 2 à 3 francs par jour. Modigliani représente les femmes de son époque : on peut donc observer des modèles avec la coupe « à la garçonne », très en vogue à ce moment là, et des visages aux lèvres et sourcils maquillés. La guerre n’arrangeant rien, Amedeo peine à vendre ses toiles et vit de plus en plus dans la pauvreté. Seuls deux marchands d’art le soutiennent : Paul Guillaume et Léopold Zborowski. Mais les deux hommes trouvent peu de clients prêts à apprécier les oeuvres du peintre italien. Et ce dernier ne fait pas beaucoup d’efforts pour se faire bien voir … Un jour, deux américains le cherchaient pour lui acheter des toiles.  Arrivés à son domicile, Amedeo leur ouvre la porte tel un déglingos, complètement débraillé, l’alcool transpirant par tous les pores sur son visage hagard. Les américains, complètement choqueyyy, tournent des talons et partent aussitôt, sans même voir un seul tableau.

Le bonheur est un ange au visage grave (Modigliani)

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C’est en 1917, à l’âge de 33 ans, que le coeur de Modigliani chavire : au bar La Rotonde, une jeune femme lui fracture la rétine. Jeanne Hébuterne, 19 ans, ses longs cheveux séparés en deux tresses, le regard profond et la moue légèrement boudeuse, rêve de devenir artiste peintre.

À cette période là, la jeune femme étudie la peinture et le dessin à l’Académie Colarossi. Voici quelques unes des peintures qu’elle a réalisées et qui nous sont parvenues  :

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Les deux jeunes gens tombent fou amoureux l’un de l’autre. Mais les parents de Jeanne,  très catholiques, voient d’un mauvais oeil que leur fille fréquente ce cubi sur pattes, sans le sou, juif de surcroît. La jeune fille n’a pas le droit de découcher et rentre donc à la maison tous les soirs. Cela ne les empêche pas de se voir tous les jours et Jeanne devient la muse de d’Amedeo. Fasciné par son aura, il multiplie les dessins et les portraits peints d’elle.

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Jeanne finit par poser un ultimatum à ses parents et fuit le cocon familial pour emménager avec Amedeo au 8, rue de la Grande Chaumière. L’atelier possède de grandes verrières qui laissent entrer à flots la lumière. Afin de mettre en place un arrière-plan permanent, Modigliani repeint les murs dans des tons orangés et ocres. Ses amis leur apportent des meubles. Le soir, on peut apercevoir le jeune couple rentrer chez eux, Jeanne tenant le bras d’Amedeo, tandis que ce dernier tempête et jure, le foie encore au max. 

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Jeanne dans l’atelier de Modigliani

Deux années passent et Jeanne tombe enceinte. Dedo est aux anges ! Mais son enthousiasme retombe rapidement. Il est sans le sou et leur logement n’est pas vraiment adapté pour accueillir un nouveau né … Et surtout, sa santé est loin d’être au beau fixe. Le couple décide donc de partir pour Nice pour que notre Dedo respire un max d’embruns et nous revienne bronzé comme un petit pruneau d’Agen. Sur la Côte d’Azur, le 29 novembre 1918, Jeanne accouche de » Jeanne » number 2.

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Paul Guillaume et Amedeo Modigliani à Nice.

De retour à Paris, Jeanne à nouveau enceinte ne respire pourtant pas le bonheur. Amedeo est très malade, et dans les portraits au pull-over jaune, l’inquiétude qui la ronge transparaît. La tête, penchée sur le côté au sommet d’une silhouette sinueuse, offre deux yeux vides privés de pupilles. Telle une pythie, elle semble avoir entrevu l’issue tragique de leur amour.

Portrait de Jeanne Hébuterne (1919), Kurashiki, musée d'art Ohara.

Portrait de Jeanne Hébuterne, Modigliani, 1919, Kurashiki, musée d’art Ohara.

En effet, le 22 janvier 1920, Amedeo agonise dans son atelier, appuyé contre sa bien aimée. Transporté à l’hôpital de toute urgence, notre feu follet s’éteint deux jours plus tard, épuisé par la maladie, par les excès et par le tourbillon même de la vie. Le lendemain, Jeanne vient le voir à la morgue : la jeune femme ne laisse paraître aucune émotion. Son frère, qui sait qu’elle est en souffrance extrême, reste auprès d’elle le soir chez leurs parents, place Monge. Mais l’ange gardien finit par s’endormir. Jeanne, enceinte de 8 mois, traverse le salon parental, ouvre la fenêtre et se jette du cinquième étage.

Montparnasse est sous le choc. Deux grandes figures du quartier viennent de brutalement tirer leur révérence. Amedeo est enterré au cimetière Père Lachaise, ses amis et des centaines de parisiens suivront le cortège funèbre. Ce n’est que 10 ans plus tard que la famille de Jeanne Hébuterne consentira à réunir les deux amants dans la tombe du peintre italien. Leur fille Jeanne sera confiée à la tante d’Amedeo, en Italie. Elle deviendra l’un des principaux biographes de son père. Et ironie du sort, Amedeo qui peina à vendre ses toiles de son vivant, doit à présent se retourner dans sa tombe. En effet, le 9 novembre 2015, son Nu couché s’est vendu pour 170 millions de dollars à la salle de vente Christie’s à New York … 

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Sources :

  • Christian Parisot, Modigliani, Folio Biographies, Paris, 2005
  • Dan Franck, Bohèmes : Les aventuriers de l’art moderne (1900-1930), Le Livre de Poche, Paris, 2006
  • Jean-Marie Drot, Les Heures chaudes de Montparnasse, Le Musée du Montparnasse, Paris, 2007
  • Hilka Sinning, Modigliani : le corps et l’âme mis à nu, reportage, Allemagne, 2017

 

12 réponses sur « Modigliani ou le magicien des excès »

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