Camille Claudel, le génie foudroyé : Partie I

Aujourd’hui nous partons à la rencontre d’une femme artiste exceptionnelle, au caractère bien trempé, dont on coupa pourtant les ailes en plein vol… 

Le feu et la terre  

Camille Claudel est née le 8 décembre 1864 dans l’Aisne, à Fère-en-Tardenois au sein d’une famille bourgeoise. Elle est l’aînée de Louise et de Paul, nés respectivement en 1866 et 1868. Chez les Claudel, les parents ne dansent pas la gigue tous les jours, bien au contraire. Le père, Louis-Prosper, est un homme plutôt bourru, taciturne et protecteur du patrimoine familial. La mère, Louise-Athénaïse, ne respire pas non plus la joie de vivre. Réservée et entièrement vouée à la bonne tenue de son foyer, elle fait preuve de peu d’affection envers ses enfants, ne les embrassant jamais. Les disputes et les éclats de voix sont pourtant fréquents dans la famille. Le père écrira à son fils Paul en 1904 :  » Quel malheur que ces discussions, ces discordes en famille, cause d’immense chagrin pour moi. » La jeune Camille, au milieu de cette atmosphère austère est un vrai volcan. Proche de son frère Paul, elle n’hésite pourtant pas à lui distribuer moult gifles lors de leurs disputes. 

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Avant ses dix ans, Camille commence à tâter de la terre glaise, faisant émerger de ses petites mains des formes sculpturales. Galopant avec son frère dans la lande du Geyn, ils observent, fascinés, les roches découpées, et récoltent la terre nécessaire aux futures créations de Camille. La jeune fille, arrivée chez elle, bolosse tout le monde en les mettant à contribution, jusqu’aux domestiques ! Pendant qu’elle pétrit sa terre, un  endosse le rôle de modèle, un autre prépare la terre glaise et un troisième le plâtre. Et pas de place pour les feignants ou les geignards, sinon Camille rugit à tout va. Mais la mère de l’artiste en herbe ne se laisse pas impressionner et ne cautionne pas cette vocation. En effet, elle lui passe un savon (au sens propre comme au figuré) lorsqu’elle voit Camille revenir de ses expéditions, couverte de terre. Et elle ne lui témoigne aucune affection, lui préférant sa petite soeur Louise, bien moins fantasque. 

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Camille, son père, Paul sur ses genoux et Louise

En 1876,  la famille Claudel emménage à Nogent-sur-Seine suite à la nomination du père à un poste de conservateur des hypothèques de la ville.  Un an plus tard, Camille la petite furie  – alors âgée de 13 ans – reçoit ses premiers cours avec le sculpteur Alfred Boucher. La jeune fille est ravie et admire les sculptures de ce dernier où derrière l’apparence réaliste, éclate une grande sensibilité. Au fil des séances, le sculpteur, la truffe frémissante, pressent le talent de Camille qui ne demande qu’à jaillir.

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Alfred Boucher, meilleur limier de France

Puis l’année suivante, les Claudel emménagent à Wassy-sur-Blaise, en Haute-Marne. L’apprentie sculpteur ne perd pas de temps et mène à nouveau toute la maisonnée à la baguette. Frère, soeur et domestiques doivent la seconder pour aller récolter la terre glaise sur la butte du Buisson-Rouge. Camille modèle sans relâche mais nous ne savons pas quoi puisqu’aucune de ses premières oeuvres n’est parvenue jusqu’à nous. Seul Mathias Morhardt (journaliste et qui sera un fidèle ami de Camille) se souvient d’un Bismarck « à la terrifiante physionomie« .

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Otto Von Bismarck

Les années de formation parisienne 

Louis-Prosper, qui souhaite le meilleur pour ses bambins, décide d’installer sa petite famille à Paris pour que ces derniers bénéficient des meilleures formations qu’il soit. Mais Camille est une femme, et à ce moment là, les êtres non dotés de coucougnettes ne peuvent pas entrer à l’École des Beaux-Arts. Heureusement, des Académies de peinture et de sculpture permettent aux femmes de suivre des cours, mais pas de nus masculins car une fonte de la rétine à la vue d’un kiki est si vite arrivée cela va à l’encontre de la bienséance. De plus, les écoles privées réclament des sommes bien trop élevées, demandant aux femmes le double du prix proposé aux hommes. Ce n’est qu’en 1897, grâce aux actions militantes d’Hélène Bertaux, que les femmes pourront être autorisées à intégrer les Beaux-Arts. Camille entre donc à l’Académie Colarossi (la même où Dedo ❤ étudia), rue de la Grande-Chaumière, et peut enfin se perfectionner, guidée par ses professeurs. 

En 1882, Camille prend son envol et loue son premier atelier rue Notre-Dame-des-Champs qu’elle partage avec d’autres sculpteurs femmes, d’origine anglaise. Camille reprend alors ses habitudes de cheffe. C’est elle qui choisit les modèles, leur indique quelle pose tenir et assigne à chacune de ses compagnes une tâche à exécuter. Alfred Boucher, toujours la truffe à l’affût, les rejoint à leur demande pour leur prodiguer des conseils sur leurs oeuvres en cours de réalisation. Alfred présente alors Camille au directeur de l’École des Beaux-Arts, Paul Dubois. Mr Dubois demande à la jeune femme si elle a suivi des cours auprès d’Auguste Rodin, tant ses oeuvres paraissent en porter la marque. Camille lui répond que sa truffe déconne « non » et qu’elle ne sait même pas qui c’est. Un an plus tard, Boucher est en déplacement en Italie et demande à Rodin de le remplacer à l’atelier de Camille, lui vantant le talent de cette dernière ; Rodin accepte.

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Camille (au centre), son amie et colocataire Jessie à gauche et sa soeur Louise à droite, fumant détente des cigarettes dans leur atelier.

Auguste Rodin arrive donc à l’atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs, situé au rez-de-chaussée de l’immeuble. Les jeunes femmes l’ont plutôt bien pimpé à l’aide de nombreux tapis, tentures et même d’un piano. Toutes excitées à chaque venue du maître, les sculpteurs en herbe lui demandent conseil sur leurs réalisations. Rodin leur intime d’observer attentivement la nature et lors d’un modelage, de travailler toutes les surfaces  de leur sujet en même temps. Et les conseils de Rodin portent leurs fruits puisque la même année, Camille peut, pour la première fois, exposer une oeuvre en plâtre au Salon, « Buste de Mme B… ». Le Salon, qui a lieu chaque année, permet aux artistes peintres et sculpteurs, sélectionnés par un jury, d’exposer une ou plusieurs oeuvres. Des centaines de visiteurs viennent les admirer (ou les critiquer) et les artistes peuvent recevoir une commande par l’État si l’une de leurs oeuvres leur flatte la rétine. Camille pourra y exposer chaque année jusqu’en 1889. Notons qu’en moyenne, seules 100 femmes exposaient sur plus de mille sculpteurs sélectionnés…

Dans la gueule du loup

Camille aurait intégré l’atelier de Rodin un an après leur rencontre, soit en 1884. Le sculpteur avait besoin de petites mains pour l’aider à la réalisation de son Monument aux Bourgeois de Calais. Camille et les autres praticiennes s’occupaient de tailler dans le marbre des éléments comme des mains et des pieds des personnages peuplant les oeuvres de Rodin. Mais comment un artiste s’y prend-il pour réaliser une sculpture ? Tout d’abord, il réalise une esquisse en terre glaise, d’imagination ou d’après un modèle. Puis il exécute « la mise au point », c’est-à-dire qu’il positionne sur son esquisse des points  de repère. Ces points sont ensuite reportés à l’aide d’une « machine à mettre au point » à une plus grande échelle sur un bloc de terre destiné à être modelé. Un moule sera ensuite réalisé sur l’oeuvre terminée pour pouvoir réaliser une sculpture en bronze. Camille et Rodin, comme de nombreux sculpteurs, faisaient exécuter leurs sculptures en bronze par des fondeurs professionnels. Le même procédé de la « mise au point » était utilisé pour la réalisation de statues en marbre, que Camille sculptait elle-même à l’aide d’un maillet et de ciseaux de sculpteur. Ce travail était très physique et requérait de la précision, le marbre pouvant se fendre à tout moment et ainsi ruiner l’oeuvre en cours. Comme les jeunes femmes travaillaient dans l’atelier de Rodin, tout ce qu’elles y exécutaient appartenait à ce dernier (ce qui était la norme à l’époque).  

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Auguste Rodin et Camille Claudel

Et là, je vous le donne en mille, Rodin, âgé de 44 ans, et Camille âgée de 20 ans, tombent amoureux l’un de l’autre. Auguste la consulte régulièrement pour qu’elle donne son avis sur ses oeuvres et elle lui fait part de ses multiples inspirations. Mais le salopio de Rodin a déjà une nana, Rose Beuret, depuis près de vingt ans. Rose c’est un peu l’infirmière des oeuvres d’Auguste puisque qu’il lui demande de régulièrement humidifier et de surveiller ses esquisses en terre glaise lorsqu’il est en déplacement. Elle s’occupe également de la trésorerie et de leur fils Auguste (junior) que Rodin ne reconnaîtra jamais. Grosse teuf !

Rodin et Camille fusionnent, tant dans leur relation amoureuse que dans leur travail.  En effet, les premières oeuvres de Camille paraissent avoir été réalisées de la main de Rodin. Et ce dernier ne se prive pas de signer des oeuvres de sa protégée de sa propre main… Mais il reste difficile pour certaines oeuvres d’en affirmer l’attribution. C’est le cas par exemple d’une Tête de rieur dont les exemplaires sont tantôt signés par Rodin, tantôt par Camille. Et il arrive que le maître copie carrément son élève comme la fois où il reproduisit l’attitude de la Jeune fille à la gerbe de Camille pour sa Galatée.

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À gauche : Jeune fille à la gerbe, 1887, terre cuite, Camille Claudel. À droite : Galatée, marbre, vers 1887, Auguste Rodin

Rodin, qui pense avec son kiki est habité par le sexe féminin, court les jupons, ne se contentant pas de sa Rose et de Camille. Le sculpteur a son jardin secret, un tiroir de son bureau qui renferme des dessins érotiques, exécutés à partir de modèles féminins ou de ses conquêtes d’un jour :

 

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Camille, très jalouse, prend également le crayon pour croquer le satyre, s’accouplant avec Rose, plus âgée qu’elle : 

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« Le collage. Ah! ben vrai ce que ça tient ! « 

En 1886, elle lui fera signer un contrat les liant l’un à l’autre. Elle lui demande expressément d’avoir l’exclusivité, c’est-à-dire d’être sa seule maîtresse et élève. Une clause lui commande de l’épouser très prochainement et de continuer à la protéger dans les cercles artistiques.  

Voici un « portrait chinois » auquel Camille a répondu le 16 mai 1888, inspiré du célèbre questionnaire de Proust, alors très en vogue. La jeune femme y révèle sa personnalité, non sans humour :

Votre qualité préférée : Je n’en ai pas : elles sont toutes ennuyeuses
Les qualités que vous préférez chez un homme : d’obéir à sa femme
Les qualités que vous préférez chez une femme : de bien faire enrager son mari
Votre passe-temps favori : De ne rien faire
Votre principal trait de caractère : Le caprice et l’inconstance
Votre idée du bonheur : d’épouser le général Boulanger
Votre idée de la misère : d’être mère de nombreux enfants
Votre fleur favorite et votre couleur préférée : La couleur qui change le plus et la fleur qui ne change pas
Si vous n’étiez pas vous, qui seriez-vous :  Un cheval de fiacre à Paris 
Votre peintre ou compositeur favori : Moi-Même
Votre héroïne favorite dans la vraie vie : Louise Michel
Votre héroïne fictive favorite : Lady Macbeth
Les animaux que vous détestez : Les bonnes, les cochers et les modèles
Quel est votre état d’esprit actuel : Il est trop difficile de le dire
Pour quel défaut êtes vous tolérante : Je tolère tous mes défauts mais pas du tout ceux des autres
Votre devise : Un tiens veut mieux que deux « tu l’auras » 

Mais Camille, très éprise, est sous l’emprise de l’homme et du maître qu’est Rodin. Ce dernier a d’ailleurs exécuté des portraits d’elle, assez révélateurs de leur relation. Camille, prisonnière du marbre, émerge de ce dernier, arborant une expression mélancolique que l’on retrouve dans l’oeuvre en plâtre, où une main s’apprête à se refermer sur sa tête :  

 

En 1886, Camille se lance dans la réalisation d’une oeuvre de grande envergure, un groupe intitulé Sakountala. Elle écrit à son amie Florence à ce sujet : « Je travaille maintenant à mes deux grandes figures plus que grandeur nature et j’ai deux modèles par jour : femme le matin et homme le soir. Vous pouvez penser si je suis fatiguée ; je travaille 12 heures par jour de 7 heures du matin à 7 heures du soir, en revenant il m’est impossible de tenir sur mes jambes et je me couche tout de suite. » La jeune femme s’est inspirée d’une légende indienne qui raconte les retrouvailles entre Sakountala et son mari au Nirvana. L’aspect général rappelle les oeuvres gréco-romaines mais présente une scène empreinte de sensibilité. Le couple s’abandonne au sentiment de l’amour, les corps à la fois relâchés et plein de tensions. Grâce à cette oeuvre, deux ans plus tard, Camille obtient au Salon une mention honorable. Remontée comme un coucou, elle souhaite alors la réaliser en marbre. Mais le marbre, ça coûte la peau des fesses et Camille n’a pas un rond… Elle demande alors à l’État de lui fournir un bloc mais on lui refuse. Elle ne pourra le réaliser en marbre qu’en 1905, sous le titre de Vertumne et Pomone, grâce au soutien de sa mécène, la comtesse de Maigret.

 

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En effet, malgré son succès auprès du public et des critiques, la jeune femme peine à vendre ses oeuvres et à obtenir des commandes de l’État. Rodin, jouant alors de ses relations, fait tout pour la faire connaître et la mettre sous son kiki les projecteurs. Mais Camille commence à en avoir assez de voir son nom associé à celui de son amant. Elle souhaite enfin exister par elle-même, en tant qu’artiste. 

Suite au prochain épisode  : Camille va-t-elle enfin réussir à se détacher de Rodin pour trouver sa propre voie ? Comment va-t-il réagir ? Pourquoi  aujourd’hui la jeune femme est-elle désignée comme une artiste maudite au destin tragique ? La truffe de Boucher restera-t-elle la meilleure de France et de Navarre ? 

Sources :

  • Hélène Pinet et Reine-Marie Paris, Camille Claudel, Le génie est comme un miroir, Collection Découvertes Gallimard, Paris, 2003
  • Anne Rivière et Bruno Gaudichon, Camille Claudel, catalogue raisonné, Adam Biro éditeur, Paris, 2001
  • Site internet du Musée Rodin : http://www.musee-rodin.fr/fr

3 réponses sur « Camille Claudel, le génie foudroyé : Partie I »

  1. edmond.simon@scarlet.be

    Bravo Ludivine ! J’ai appris -sans m’ennuyer – tout un tas de choses sur Camille.
    Je continue mes lectures . Merci de faire ce travail avec autant de plaisir que de passion. La pointe d’humour
    empeche l’ennui et invite a lire toujours plus loin malgre le manque de temps qui trepigne a la porte.

    JE DIFFUSE. Bernadette de BARBASTE

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  2. edmond.simon@scarlet.be

    PETIT ADDENDUM : ecrit mail precedant avec trop de hate. Please, a la place « d’ennui’, lire « evite le cote didactique-qui-se-prend-au-serieux… « 

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  3. Ping: Camille Claudel, le génie foudroyé Partie II – Mieux vaut art que jamais

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