Georgette Agutte : une artiste accomplie, trop vite oubliée !

Georgette Agutte est née le 17 mai 1867 de deux parents artistes. Sa maman, Marie Debladis, dessine, réalise des portraits au pastel ainsi que des tapisseries. Son père, Georges Aguttes, alors qu’il était âgé de seulement 25 ans, décède peu de temps après la naissance de Georgette…

Georgette a donc grandi dans un milieu artistique, bourgeois, favorable à ce qu’elle mène une carrière artistique. Pourtant, au départ, elle pratique la sculpture en tant qu’élève de Louis Schroeder et considère cette activité comme un passe-temps. En 1888, elle a vingt ans et rencontre le critique d’art Paul Flat qu’elle épouse.

En 1893, elle est la première femme a être admise en tant qu’élève dans le cours de peinture de l’artiste Gustave Moreau au sein de l’École des Beaux-Arts de Paris. À ce moment là, l’école n’accepte toujours pas des femmes en tant qu’élève, ce qui sera ENFIN le cas quatre ans plus tard, en 1897. Georgette ne suit donc pas des cours en tant qu’élève « officielle », avec un diplôme délivré à la fin du cursus, mais en tant que participante « libre ». Gustave Moreau commence à éveiller Georgette dans sa pratique de la peinture en disant à ses élèves que la couleur ne doit pas imiter la Nature mais qu’elle doit être au service de l’imagination du peintre. Et c’est au sein de cet atelier qu’elle rencontre Henri Matisse qui deviendra un ami fidèle, avec lequel elle échangera souvent au sujet de leurs peintures respectives. Les deux amis se soutiennent, s’encouragent mutuellement, et Matisse va lui aussi pousser Georgette vers une pratique artistique bien plus libre que ce à quoi elle était habituée. Notamment par la peinture « fauve » où les couleurs éclatantes, vives, proposent une autre vision de la vie, bien loin de la peinture lisse et conventionnelle de l’académisme alors toujours de rigueur.

En 1894, Georgette demande le divorce avec son mari Paul Flat. La jeune femme n’a pas froid aux yeux puisque cela fait seulement depuis 1884 que le droit au divorce est à nouveau accordé par la loi. Issue d’une famille bourgeoise, cela fait un peu désordre de se séparer ainsi de son mari… Sa mère tente de la dissuader mais Georgette s’en tamponne, elle va jusqu’au bout de la démarche. Et très vite… Elle se met en couple avec Marcel Sembat, un homme politique et socialiste, qu’elle connaît depuis toute petite puisqu’il est le voisin de sa tante, à Bonnières-sur Seine. Le couple, très amoureux, se marie en 1897.

Marcel Sembat lisant, Georgette Agutte, fin XIXe siècle, huile sur carton, 60x49cm, Musée de Grenoble

Ils ont une relation fusionnelle, ne se quittant jamais, voyageant toujours ensemble. À ce sujet, Marcel demande toujours à ce qu’on emménage un atelier pour son épouse dès qu’ils posent leurs valises dans un nouvel endroit. Car le jeune homme soutient entièrement Georgette dans sa carrière. Il la laisse signer ses oeuvres de son nom de jeune fille, « Agutte », auquel elle a ôté le « S » de la fin. C’est notable, car peu d’hommes de leur temps auraient autorisé leur épouse à faire de même… Rien de plus normal pour Marcel qui est pour le droit de votes des femmes et pour l’élargissement du droit à l’avortement. Georgette de son côté l’initie à la peinture contemporaine et d’avant-garde. Les amateurs se transforment alors en collectionneurs avisés, achetant des oeuvres de Matisse, Paul Signac, Kees Van Dongen, Félix Fénéon, Édouard Vuillard,… Marcel, passionné, se met même à écrire au sujet de ces artistes d’avant-garde, prenant la plume en tant que critique d’art.

À peine mariés, le couple navigue entre leur appartement rue Cauchois dans le 18ème arrondissement de Paris et la maison de Marcel Sembat à Bonnières-sur Seine. Au début de sa carrière, Georgette peint dans un style post-impressionniste, assez sage, s’attelant à reproduire des vues de la Seine près de leur maison de banlieue parisienne et des scènes du jardin de cette dernière.

Le Café dans le Jardin, Georgett Agutte, 1905, huile sur toile 93 x 72 cm, Musée de Grenoble
Vue de Bonnières, Georgette Agutte, 1908, huile sur carton

Son style plaît, c’est pourquoi elle pu exposer dans de nombreux Salons tels que celui des artistes français ou le Salon d’automne mais également dans des galeries d’art telle que la Galerie Petit où elle fit sa première exposition solo en 1908. Son compagnon et elle sont passionnés d’alpinisme, sport qu’ils pratiquent et qui leur fait profiter de magnifiques vues alpines que Georgette ne manque jamais de peindre, ne se séparant que rarement de son nécessaire de peinture. Notre artiste peint les glaciers, entourés de rochers acérés et parcourus de sillons de verdure de montagne. Les compositions sont rapidement exécutées, laissant les coups de pinceau apparents, la poussant à aller à l’essentiel.

Aiguille du midi, Georgette Agutte, 1909, Aquarelle gouachée sur carton, 55 x 52,7 cm, Musée de Grenoble
Glacier des bossons, Georgette Agutte, 1919, Aquarelle gouachée sur carton, 40,5 x 40,5 cm, Musée de Grenoble

C’est à partir de 1910 que Georgette va passer à la vitesse supérieure et commencer à s’exprimer dans un style bien plus personnel et novateur. Inspiré par les avant-gardes qu’elle soutient et qu’elle fréquente, l’artiste s’inspire de plus en plus du style du fauvisme, basculant son utilisation de la couleur vers un résultat plus franc et plus vif. Elle s’attache à travailler la résonance des couleurs entre elles, notamment les couleurs complémentaires telles que le bleu et l’orange comme on peut l’observer dans le magnifique Femmes à la coupe d’oranges :

Les Femmes à la coupe d’oranges, Georgette Agutte, 1910-12, huile sur toile, 151x175cm, Musée de Grenoble

En plus du travail des couleurs très novateur, Georgette nous offre des nus très « sculpturaux ». Ayant débuté sa pratique artistique par celle de la sculpture, la jeune femme peint…comme une sculptrice. Les volumes sont « pleins », les corps « habités », aux chairs toutes en reliefs et marquées d’ombres bleutées auxquelles s’opposent mais se complètent, des tonalités oranges.

Nu allongé, Georgette Agutte, années 1890, huile sur toile, Musée Paul Dini
La Japonaise nue, Georgette Agutte, 1910, huile sur toile, 116x89cm, Musée de Grenoble

C’est également le cas avec cette japonaise nue où la chair est puissamment marquée et habitée par son modèle. Comme ses collègues avant-gardes, Georgette ceint ses corps humains d’un trait noir, cloisonnant ainsi les formes et appuyant sa rupture avec l’art académique qui excluait alors totalement cette pratique.

Georgette peut certes exposer mais elle a aussi ses détracteurs. Pas seulement en tant qu’artiste mais surtout… parce qu’elle est une artiste femme. L’art ayant été essentiellement produit par des hommes pour des hommes jusqu’au début du XXe siècle, la société occidentale n’est pas du tout habituée à ce fleurissement d’oeuvres de la main de femmes, surtout si parmi ces dernières certaines (comme Georgette) rompent avec l’art officiel de façon aussi marquée. Ainsi, le journal Comoedia du 7 septembre 1922 rapporte qu’au Salon de 1906, un sculpteur assis dans le public, face au jury, a bruyamment protesté lorsque les oeuvres de Georgette ont été examinées par ce dernier. Malgré tout, le jury accepte ses oeuvres pour qu’elles soient exposées au Salon. Mais Georgette a vent peu de temps après de ce scandale et décide de retirer sa participation au Salon… Imaginez, elle qui était soutenue par son mari, ses collègues, un jury officiel, qui prend une telle décision, qu’en est-il des autres artistes femmes qui n’étaient pas aussi bien entourées ? Combien ont du avorter leur carrière ? Malgré tout Georgette garde le cap puisqu’elle écrivit le 1er octobre 1911 à Matisse suite à une nouvelle mauvaise réception de son oeuvre  » Il vaut mieux la guerre cent fois que l’indifférence« .

Georgette Agutte dans son atelier, photographie anonyme, 1898-1905, Pierrefitte-sur-Seine, Archives nationales.

Beaucoup de journalistes eurent du mal à accepter sa façon de peindre, relevant « ses notations énergiques presque mâles » et s’exclamant « c’est un homme vraiment ! » comme si, en tant que femme, elle ne pouvait faire preuve d’autant de talent et d’innovation. La peintresse Suzanne Valadon, contemporaine de Georgette, reçut elle aussi ce genre de remarques sexistes… De même de la part d’un journaliste de La Renaissance politique, littéraire et artistique qui, le 14 mars 1914, écrivit ces mots au sujet du travail de notre artiste  » Que Madame Georgette Agutte ait du talent, voilà qui n’est pas en cause, ni même qu’elle ait de l’originalité. Mais, tout de même, il est assez piquant qu’une femme, qu’une simple femme ait pu innover au point d’ajouter, en quelque mesure, à la technique picturale. » En plus de sa puante pensée sexiste, l’auteur fait référence à une technique de peinture dont Georgette est l’inventrice : celle du fibrociment. Dès 1912, elle se rend régulièrement à une usine de Bonnières-sur Seine pour y récupérer des plaques de fibrociment, un mélange de mortier et d’amiante. Elle les assemble ensuite pour former son support et sur la face rugueuse, elle y appose sa peinture. Le rendu se rapproche de celui de la fresque, donnant un superbe aspect mat à sa peinture tout en en fixant l’éclat des couleurs.

Durant cette même période, Georgette délaisse de plus en plus la peinture de paysage pour se consacrer à l’étude de nus, de portraits, de natures mortes, de scènes de genre mais elle n’abandonne pas ses gouaches de vues de montagnes auxquelles elle est toujours très attachée, le couple ayant acheté un chalet à Chamonix.

Nature morte aux pastèques, vases et tapis, Georgette Agutte, 1912-14, huile sur fibro-ciment, 100x120cm, Musée de Grenoble
Nature morte, Georgette Agutte, 1910-1912, huile sur fibrociment, Musée de Grenoble
Intérieur, Georgette Agutte (pas réussi à trouver plus d’informations…)
Portrait de Femme, Mme Branting, Georgette Agutte (là non plus, pas plus d’infos…)

Georgette Agutte a certes observé les mouvements d’avant-garde de son époque qui ont pu l’inspirer mais elle a rapidement trouvé son propre style et sa propre sensibilité artistique. Son travail de la couleur est réfléchi, prêtant attention aux résonances des tons entre eux et travaillant des motifs (notamment de tissus) qui composent l’arrière-plan de ses toiles. Mais le 6 septembre 1922, survient un terrible drame… Son époux Marcel Sembat décède brutalement d’une hémorragie cérébrale. Georgette est anéantie. Elle écrit une lettre adressée à son neveu : « Ma vie est terminée avec lui. Par lui j’avais le bonheur, je l’ai eu amplement, je n’ai pas à me plaindre, mais sans lui la lumière est morte. Adieu. » Et elle conclue avec cette phrase bouleversante : « Voilà douze heures qu’il est parti. Je suis en retard. ». Georgette se munit alors d’un révolver et se donne la mort pour rejoindre son Marcel…

Suite à la tragique disparition du couple, le monde artistique est complètement bouleversé. Tous deux mécènes, brillant critique d’art et homme politique pour Marcel et artiste de talent pour Georgette, leurs amis et collègues sont sous le choc. Et je pense qu’il est important de conclure sur le voile qui a été (trop) rapidement jeté sur l’oeuvre de Georgette suite à sa disparition. Épouse d’un homme connu, une fois décédée, l’aura de ce dernier l’a vite reléguée dans l’ombre. De plus, malgré les nombreuses expositions auxquelles elle a participé de son vivant, Georgette n’a que très peu vendu (et ça ne l’intéressait pas vraiment). Par conséquent, son oeuvre n’a pas largement été diffusée et pour ne rien arranger, ses héritiers ont gardé bien au chaud une importante partie de sa production durant…. 70 ans. Heureusement, dans ses dernières volontés, elle avait demandé à ce que leur collection d’art revienne à un musée de province. À cette époque là, le seul qui pouvait accueillir des oeuvres d’art contemporain était celui de Grenoble. C’est pourquoi, nous pouvons toujours aujourd’hui y admirer la collection du couple ainsi qu’une sélection d’oeuvres de la main de Georgette.

Autoportrait au béret violet, 1917, huile sur panneau de fibro-ciment

En 25 ans de carrière, elle aura produit près de 800 oeuvres (!!) mais j’ai eu beaucoup de mal à en trouver des différentes sur internet… Ce sont souvent les mêmes qui ressortent dans les résultats, beaucoup étant conservées dans des collections privées ce qui est très frustrant. Dès les années 1970, des historiennes féministes ont commencé à exhumer des centaines de carrières artistiques de femmes qui ont été « oubliées » après leur mort. Ces recherches n’ont depuis pas cessé mais les institutions culturelles devraient aujourd’hui en prendre davantage compte. Par exemple en commençant par recomposer leurs collections permanentes et ne plus seulement se reposer sur des expositions temporaires « d’artistes femmes » qu’elles proposent de temps à autre. Pour information : au Louvre seules 30 oeuvres d’artistes femmes sont exposées et au Musée d’Orsay elles ne représentent que 7% des oeuvres montrées… Il y a encore du boulot !

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Sources :

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