Suzanne et les vieillards

Tiré de l’Ancien Testament, le récit de Suzanne rapporte qu’elle était réputée pour sa chasteté et sa piété. Elle est l’épouse d’un homme riche, propriétaire d’un jardin où sont prononcés des jugements. Parmi les juges, deux vieillards, qui à force de voir Suzanne, s’entichent d’elle. Un jour où il fait très chaud et où il n’y a personne dans le jardin, Suzanne décide de se dévêtir pour prendre un bain. Mais les deux pervers, l’observant bien cachés, n’en peuvent plus et se jettent sur elle. Ils lui enjoignent de céder à leurs caresses sinon, ils raconteront qu’ils l’ont surprise avec un amant. Suzanne, effrayée, pousse de grands cris. Ses serviteurs arrivent et les vioques s’empressent de proférer leur mensonge. La jeune femme est emmenée devant une assemblée où on la juge coupable ; elle est condamnée à mort. Mais un jeune homme, le prophète Daniel qui avait assisté à la scène, sent l’anguille sous roche. Il propose de parler séparément aux deux vieillards et décèle assez rapidement que leurs versions ne concordent pas : ils mentent !! Et ZOU ! Suzanne est innocentée et les deux libidineux sont condamnés à mort.

Le thème de Suzanne et les vieillards est l’un des plus prolifiques en art depuis la Renaissance. Car ce sujet permet de représenter une belle et jeune femme nue, chaste mais séduisante malgré elle, en opposition à deux hommes âgés, possédés par leurs intentions libidineuses. Il y a donc un intérêt esthétique (qui peut émoustiller celui qui contemple) mais aussi un intérêt moralisateur (opposition pureté-chasteté/ péché-pulsions incontrôlables). Bon, on va pas se mentir, la majorité des interprétations de ce récit ont été produites pour faire un peu chauffer les slips…

Une femme pas si chaste

Il est intéressant d’observer comment une partie des artistes qui ont traduit ce récit ont choisi d’utiliser Suzanne pour aguicher le contemplateur. Pourtant, le récit originel, précise bien son effroi et son non consentement.

Suzanne et les vieillard, Cavalier d’Arpino, 2nde moitié du XVIIe siècle, huile sur cuivre, 52x38cm

Ainsi, dans la version du Cavalier d’Arpino, Suzanne, au corps tout en rondeurs harmonieuses, à la peau laiteuse et à la longue chevelure, nous regarde. Les vieillards en arrière-plan sont en train de comploter mais paraissent finalement faire partie du décor. Suzanne, en accrochant notre regard, nous montre qu’elle est consciente de notre présence et que cela ne la dérange pas, voire que ça lui plaît, un procédé courant en art pour que le spectateur se sente directement concerné, comme invité à participer. Elle nous aguiche clairement. Exit donc sa « chasteté » sa « pureté » supposées, c’est une belle jeune femme qui aime séduire et… se faire mater. Le récit est donc détourné, servant de prétexte pour représenter une femme plaisante – et émoustillante – à regarder.

Suzanne au bain, Francesco Hayez, 1850, huile sur toile, 138x122cm, National Gallery

De même avec cette Suzanne de Francesco Hayez, qui nous regarde par-dessus son épaule avec un air langoureux, paraissant emplie de désir, un désir qu’elle paraît suinter par tous les pores de sa peau. Les vieillards sont ici absents, la star du tableau est donc Suzanne, en pleine lumière, offrant son corps à notre regard et suppliant du sien qu’on la rejoigne.

Suzanne et les Vieillards, Tintoret, 1555-1556, huile sur toile, Musée d’Histoire de l’art de Vienne

Des artistes italiens tels que le Tintoret ont quant à eux choisi de représenter Suzanne avec les attributs habituels et l’apparence d’une courtisane vénitienne, statut alors florissant dès le XVIe siècle. Le corps (dont je vous épargne la redondance de la description) entre pile dans les canons esthétiques de l’époque concernant les femmes. La coiffure, aux tresses relevées et à la blondeur vénitienne était considérée comme au top de la fashion. La présence de bijoux, d’un pot de parfum, de belles étoffes et d’un miroir, renforce l’idée d’une femme riche, qui a l’habitude de s’apprêter pour séduire. D’ailleurs, elle se mate davantage dans le miroir qu’elle ne fait réellement sa toilette. Une fois de plus, fi de la « chasteté » et de la « pureté » de Suzanne. Car une femme qui prête (trop) d’attention à son physique, à s’apprêter, était considérée comme une séductrice invétérée, portée sur la chose, voire carrément une prostituée/courtisane. De plus, les riches commanditaires connaissaient bien l’univers des courtisanes auquel une partie d’entre eux participaient activement. Ainsi, le fait que cette Suzanne leur rappelle le type de femme qu’ils fréquentaient, était des plus plaisant. Est-ce qu’on y verrait pas un peu de « elle l’a bien cherché à se faire mater puis agresser » ou « finalement, elle était active dans la séduction et donc consentante » puisque tout était là pour séduire un homme ?

Symbolique graveleuse de la fontaine

Un procédé courant pour symboliser l’afflux de désir, voire… l’éjaculation, c’est la présence d’une fontaine qui déverse son eau aux côtés d’une belle femme. Comme Suzanne est à sa toilette, et bien on ne va pas s’en priver !

Suzanne et les vieillards, Willem Key, v.1546, huile sur bois, 80x83cm, Museum of Fine Arts, Budapest

À ce sujet, l’une des oeuvres les moins subtiles est celle de Willem Key. Le vieillard de gauche, a carrément sa main posée sur la statue d’un garçonnet d’où s’échappe de son sexe un filet d’eau, qui coule en direction de Suzanne… La statue émergeant de sous un rideau, peut suggérer le dévoilement du désir. Sur la paroi intérieure de la fontaine, l’artiste en remet une couche puisqu’un dieu fleuve a de l’eau qui s’échappe de la jarre qu’il tient. Traditionnellement représenté âgé, ce dieu peut donc être un rappel des vieillards.

Suzanne et les vieillards, Ludovico Carracci, v1595-1600, huile sur toile, 170x132cm, Collection d’art de la Banca Popolare dell’Emilia, Modène

De même avec cette version de Carracci où cette fois-ci un homme musclé (incarnant la virilité au max), soulève une jarre d’où s’échappe de l’eau qui coule sur la gauche de Suzanne. Les vioques étant en train d’empoigner en tentant de soulever la jeune femme, le parallèle est assez aisé. On notera la présence dans le ciel d’un petit angelot éploré pour tenter (hypocritement) d’aseptiser la scène.

Incarner les vieillards en tant que spectateur

Depuis la Renaissance, l’art a été principalement produit par des hommes, pour des hommes (acheteurs, commanditaires). Il est donc intéressant de se pencher sur les procédés employés pour rendre les oeuvres produites plaisantes à leurs yeux et faire ainsi frétiller leur bourse (sans mauvais jeu de mot). Alors que le récit est une histoire tirée d’écritures « saintes », ses traductions en art peuvent se servir de cette aura biblique pour en réalité présenter des scènes graveleuses. La pomponette sur la Garonne est très certainement la version d’Alessandro Allori :

Suzanne et les vieillards, Alessandro Allori, 1561, huile sur toile, Musée Magnin, Dijon

C’est le délire ! Suzanne est sans nul doute agressée sexuellement. Le vieux de droite est prêt à la mordre, une main s’engouffrant dans son entrejambe, la seconde la tenant par la taille. L’autre, en hauteur, lui saisit à la fois le poignet et sa tête. Les corps des deux hommes sont musclés, tels ceux de jeunes hommes, symbolisant ainsi leur vigueur et leur virilité. Suzanne a une attitude ambigüe : son expression laisse transparaître son malaise mais ses mains paraissent à la fois repousser ses agresseurs comme les encourager. Deux éléments sont à relever : LA FONTAINE bien sûr, directement sous l’entre-jambe de Suzanne. Là aussi, ça n’est pas clair : symbolise donc-t-elle le désir de la jeune femme, au vu de là où elle est située ? Ou celui des deux hommes ? Aussi, le petit cleps complètement enragé, mord la chaussure du vieillard de gauche. Traditionnellement, un chien peut symboliser soit la fidélité, soit la luxure. Ici, il pourrait incarner la fidélité de Suzanne à son mari, et donc sa résistance à ses agresseurs. L’attaque physique perpétrée par les deux hommes est si crue et évidente (était-ce vraiment nécessaire ?) et la scène si grotesque, que l’on n’en retient que le désir effréné de deux hommes envers une femme belle et vulnérable. Et ça, ça devait parler à bon nombre d’hommes…

Au XIXe siècle, alors que la figure de la femme fatale vit son âge d’or et que les sphères « féminines » et « masculines » sont plus que jamais distinctes, des versions de Suzanne au bain, laissent la part belle au spectateur masculin.

Suzanne et le vieillards, Lovis Corinth, 1890, huile sur toile, 159x111cm, Museum Folkwang

Lovis Corinth est l’un des peintres les plus prolifiques sur des sujets autour des femmes, notamment de la figure de la séductrice – voire de la castratrice. Ici, Suzanne est plutôt tranquille, effectuant avec concentration sa toilette, dévoilant finalement peu son corps nu. Ce qui nous intéresse, c’est la tête du vieillard qui apparait derrière le rideau. Il arbore une moustache très « XIXe » et son visage est flou. Le fait que ses traits soit peu visibles peut permettre au spectateur masculin de plus facilement s’identifier à lui et de s’imaginer à sa place, en train de mater la belle Suzanne. La moustache contemporaine aidant en ce sens : la scène ne se déroule pas il y a 2 000 ans mais bien « maintenant » (au moment où le tableau a été produit).

Suzanne et les vieillards, Von Stuck, 1913, huile sur bois, Collection privée

Von Stuck fait encore plus fort avec sa version. Comme Lovis Corinth, il a développé dans son oeuvre une véritable obsession envers la fâââme et sa dangerosité pour l’homme, arguant que son pouvoir naturel de séduction le mène à sa perte. Ici, Suzanne dissimule donc son corps aux regards des vieillards à l’aide d’un grand châle. Mais…. Nous, spectateurs, sommes de l’autre côté et voyons l’intégralité de son corps nu de dos. Ainsi, nous incarnons subitement les vieillards pour profiter de ce corps qui s’offre à notre regard. Suzanne n’en est apparement pas consciente, préoccupée par les vioques, rendant ainsi la transgression de la mater encore plus excitante. Et que vois-je ? Une fontaine pardi !! Située sous les bustes des deux vieillards (presqu’au niveau de l’entrejambe), dont l’eau jaillit une nouvelle fois vers la jeune femme. On notera d’ailleurs la torsion du corps de cette dernière, prévue pour davantage faire ressortir ses formes sensuelles.

Les versions davantage réalistes

Néanmoins, des artistes ont davantage misé sur le récit originel, choisissant de représenter Suzanne réellement effrayée et peu sexualisée. C’est le cas avec les versions de Van Dyck et de Gerrit van Honthorst :

Suzanne et les vieillards, Van Dyck, v.1621, huile sur toile, 194x144cm, Alte Pinakothek

Dans celle de Van Dyck, Suzanne n’est que très peu dévêtue et exprime sa frayeur, le dos courbé, les jambes croisées et sa main retenant l’étoffe que tente d’arracher l’un des deux agresseurs. La scène est ainsi peu idéalisée, pas ambigüe et la pression qu’exercent les deux hommes sur elle, bien visible, la main de l’un tentant de l’agripper, l’autre au doigt levé proférant la menace du mensonge qui la mènerait à sa perte. Et il y a encore un jet d’eau, situé pile devant la main gauche de celui de droite qui paraît lui-même le déverser sur Suzanne, traduisant son désir qu’il ne peut contenir. Le ciel est très nuageux, symbolisant la menace qui plane sur la jeune femme. Les traits du visage de l’homme de droite sont très accentués, révélant la noirceur de ses intentions, de même que sa main presque crochue, s’approchant de l’épaule de Suzanne.

Suzanne et les Vieillards, Gerrit van Honthorst, 1re moitié de XVIIe siècle, huile sur toile, 144x213cm, Galerie Borghèse

L’oeuvre de Gerrit van Honthorst nous montre une Suzanne suffisamment paniquée pour couper toute envie de s’imaginer à la place des deux vieillards. Le malaise est palpable, le corps de la jeune femme se déportant clairement vers la droite, à l’opposé des deux agresseurs. Sa bouche ouverte, laissant échapper un cri, ses poings fermement serrés sur le draps qui couvre son entrejambe, tout indiquqe l’agression dont elle est victime et l’effroi qui s’empare d’elle. De plus, contrairement aux versions vues précédemment, les vieillards sont vêtus « à l’orientale », de façon plus ou moins réaliste, re situant ainsi la scène dans son époque. La distanciation est nette et donc l’identification à ces deux larrons beaucoup moins aisée.

Artemisia Gentileschi nous offre des versions du même acabit :

Suzanne et les vieillards, Artemisia Gentileschi, 1610, huile sur toile, 170x121cm, Pommersfelden, Schloss Weißestein
Suzanne et les vieillards, Artemisia Gentileschi, 1649, huile sur toile, 205x167cm, Moravian Gallery in Brno

Ses deux Suzanne ont un geste de repoussoir très net et vif. La première a les traits de son visage qui se teintent même d’un fort dégoût, voire de colère. Toutes deux ne sont pas sexualisées, dans le sens où nous voyons deux corps nus féminins, finalement positionnés par l’action de se protéger des pervers plutôt que par une volonté de l’artiste de les rendre davantage attirants (un bon déhanché, une poitrine bien dressée,…). Artemisia ayant été victime de viol à l’âge de 17 ans de la part de son prof de dessin et ami de son père, a peut-être ici laissé quelques tragiques éléments autobiographiques. Nulle envie d’atténuer le récit biblique en le rendant séduisant, l’artiste nous livre ici des réactions de véritables victimes des hommes.

J’ai eu beau fouiller, j’ai trouvé que trois oeuvres montrant d’autres scènes de ce récit et il s’agit du moment où Daniel intervient en la faveur de Suzanne, comme cette version de Valentin de Boulogne :

L’Innocence de Suzanne reconnue, Valentin de Boulogne, v.1621, huile sur toile, 211×250, Musée du Louvre

Il est étrange, pour des interprétations d’un récit issu des « écritures saintes », d’avoir privilégié le moment de l’agression sexuelle de Suzanne à celui où un prophète, guidé par la justice divine, rend son verdict en faveur d’une femme chaste et innocente. Pourtant, tous les éléments peuvent figurer dans cette scène, les deux vieillards étant présents, pouvant être peints avec des traits grossiers, dans des attitudes libidineuses. Daniel en pleine transe divine, Suzanne, les yeux levés au ciel, connectée à la vérité, et que sais-je ! Pourtant, des centaines (des milliers ?) d’oeuvres ont été produites sur le moment de l’agression, laissant souvent peu d’éléments qui contextualiseraient la scène dans un récit biblique. Les artistes ont sciemment choisi d’uniquement représenter la scène de l’agression? Quoi de plus normal lorsqu’on se rappelle que l’art a été jusqu’à très récemment produit par et pour les hommes. La plupart du temps c’est un déchaînement de désir masculin effréné, d’un corps féminin sexualisé et ce mécanisme si courant, si pratique : l’observation à la dérobée d’une belle femme nue, accentuant la position de voyeur du spectateur qui peut laisser libre cours à ses propres fantasmes. On peut aussi relever que dans le récit biblique, la beauté de Suzanne n’est pas mentionnée. Pourtant, les artistes l’ont toujours représentée selon les critères de beauté féminine de leurs époques respectives pour flatter la rétine des acheteurs, banalisant ainsi une scène d’agression sexuelle…

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Sources :

  • Baladier Charles (dir), Lapierre Jean-Pie (dir), La petite Encyclopédie des Religions, éditions du Regard, Paris, 2000
  • Bebe Pauline, Isha, Dictionnaire des femmes et du judaïsme, Calmann-Lévy, 2001
  • Debray Régis, L’Ancien Testament à travers 100 chefs-d’oeuvres de la peinture, Presses de la Renaissance, Paris, 2003
  • Maës Gaëtane, cours sur : L’introduction à la peinture et aux arts graphiques en Hollande et en Flandres au siècle d’or, Université de Lille 3, 2015
  • Quérat Lisa, Les représentations italiennes du mythe de Judith en peinture et au théâtre de la Renaissance au Baroque, Cahiers d’études romanes, Revue du CAER, 2013, disponible : ici

2 réponses sur « Suzanne et les vieillards »

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