Les bébés moches dans les tableaux

POURQUOI tant de bébés dans des tableaux sont si moches ?  Tu les as vus circuler  par grappes sur les réseaux sociaux depuis la création de ce génial tumblr Ugly Renaissance babies mais sais-tu pourquoi ils semblent avoir pris un abonnement à la gym ou bien avoir 50 ans ?

Allez viens, allons les rencontrer pour se fendre la poire et éclaircir la choucroute !

Une calvitie (très) précoce

Durant le Moyen âge, la grande majorité des enfants représentés dans l’art incarnent Jésus bébé. Comme tu le sais, au Moyen âge, la religion chrétienne est omniprésente et les théologiens régulent tout ce qui leur passe sous la main, notamment l’art.

Et c’est avec le concept d’homoncule que ça part en quenouille ! « Homoncule » signifie « petit homme » en latin. Les théologiens ont décidé que le Christ, dès sa naissance, incarne déjà la perfection et la sagesse même. Il est donc à peine sorti à l’air libre, qu’il est un pédoncule homoncule. Les artistes doivent alors le représenter âgé et non pas tel un poupon baveux et heureux d’un rien. Avec Jésus, la calvitie et les rides deviennent tendance et signe de divinité ! Il est majoritairement représenté avec sa maman, la Vierge. Tous deux sont assis sur un trône, qui est désigné comme un « Sedes Sapientia » c’est à dire le Siège de la Sagesse. Et au Moyen âge, le réalisme n’est pas au coeur des préoccupations artistiques, mais plutôt l’idée de faire passer un message, de façon symbolique. 

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Madonne et son enfant, Duccio di Buoninsegna, fin XIIIè siècle
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Dans les icônes chrétiennes, ce que l’on pourrait interpréter comme de la tendresse entre une mère et son enfant, est en fait de l’esbroufe. Les théologiens ont pioché dans le cantique des cantiques cette phrase :  Sa main gauche est sous ma tête et sa main droite m’embrassera. Le vioque Jésus bébé incarne donc le divin qui embrasse l’âme (ici la Vierge) et non pas un bambin en manque de bisous.

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Vierge et Enfant, Berlinghiero Berlinghieri, 1235

Être un bébé au Moyen âge

Mais alors, est-ce que cela signifie qu’au Moyen âge on portait peu d’attention et d’affection aux enfants ? Que nenni ! La mortalité infantile étant très élevée, les nourrissons sont surveillés comme du lait sur le feu. À peine sorti de la maman, la sage-femme lave le rejeton et le place sur ses genoux. Va-t-elle le cajoler ? NOPE. Elle va le modeler comme un petit pain bagnat, notamment la tête, souvent légèrement déformée après l’accouchement. Puis hop, on l’emmaillote dans des linges serrés pour maintenir son corps droit, les bras le long du corps, pour que ses membres ne se forment pas n’importe comment. Empaqueté tel un colis Fed ex, les parents baladent le bébé à l’extérieur en toute (ou presque) sécurité : les chocs en carriole sont amoindris et on peut le glisser dans un panier en osier pour aller au champs !

La Présentation au Temple, de Giovanni Bellini
La présentation au Temple, Bellini, 1460, détail

L’emmaillotement a également une fonction symbolique : le petit, ne pouvant se déplacer à quatre pattes, s’éloigne ainsi de l’animal et se rapproche de l’adulte (et donc de l’humain), qui se déplace sur ses deux jambes. À l’âge de deux mois, on libère les bras du bébé puis vers 7-8 mois, âge auquel il commence à s’asseoir, on lui vire définitivement ses linges puants. Oui car les bébés étaient rarement lavés. On leur passait des linges propres sur le corps pour enlever la crasse ou bien de l’huile, souvent de noix. Les bébés schlinguent, sont souvent recouverts de rougeurs ou de boutons mais on les aime quand même très fort. 

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Grisélidis remettant sa fille à Gautier de Saluces, enluminure de Maître de Boèce, XVe siècle

Bourrelets et nudité

Malgré tout, jusqu’au XVIIè siècle environ, les enfants sont considérés comme marqués par le péché. En effet, ils ne sont pas chrétiens pratiquants et n’ont pas encore atteint l’âge de raison. On pensait que les enfants ne ressentaient rien, privés de la conscience de soi. D’où les représentations peintes du petit Jésus en mini papi pour l’éloigner de la triste réalité de ces bambins mignons qu’en apparence. 

À la fin du Moyen âge, à partir du XIVè siècle, l’Église tient à représenter les mystères de l’Incarnation. Le petit Jésus est donc représenté le kiki à l’air et souvent, allaité par la Vierge. Ainsi, il apparaît comme un véritable humain qui incarne un miracle, celui de l’incarnation de Dieu.

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La Vierge allaitant l’Enfant avec des perroquets, Hans Baldung gen. Grien, 1533

À la Renaissance, le monde occidental, notamment en art, est bouleversé : on redécouvre l’art de l’Antiquité et ses proportions parfaites et on place l’être humain au centre de la pensée philosophique. Les artistes s’appliquent à représenter les corps de façon plus réaliste, en travaillant notamment d’après modèle vivant. De plus, les classes moyennes de la Renaissance italienne s’enrichissent. Les familles, avec leurs bambins, peuvent enfin avoir les moyens de se de faire tirer le portrait. Les artistes ont donc plus l’occasion de peindre de « vrais » enfants. Le corps de ces derniers, avec ses caractéristiques propres, est alors mieux observé. Devant un tableau de la Renaissance, on ventile un peu moins, et on peut enfin trouver un certain charme à ces bébés peints. Ou pas.

Car à cette même période, l’innocence des enfants est mise en avant : en mettant de côté leur caractère inné de « pécheurs », ils sont perçus de façon un peu plus positive. Les artistes, en particulier italiens, mettent l’accent sur des corps bien grassouillets, indiquant par là que le bambin est en bonne santé et qu’il est tout rond, tout mignon.

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Et certains ne peuvent pas s’empêcher de dériver : les peintres, observant les corps masculins sculptés de l’Antiquité, hop hop hop rajoutent parfois des abdos au petit Jésus !

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Saint Luc peignant la Vierge à l’Enfant, Maerten van Heemkerck, 1532, détail

Ce n’est qu’à partir du XVIIè siècle que les représentations de bébés se stabilisent, grâce à la multiplication de peintures profanes représentant une mère et son enfant. 

Pour terminer, voici un florilège de bébés, capturés au grès des musées que j’ai visités en Europe :

Pour soutenir mon travail par un don (il n’y a pas de bonnes sommes, 1 ou 2€ m’aident déjà !) : https://utip.io/mieuxvautartquejamais
Pourquoi me soutenir ? Je vous explique tout ici : https://mieuxvautartquejamais.com/me-soutenir/

Le blog a aussi un compte Instagram, où je décrypte et déconstruit l’histoire de l’art en stories et publications : instagram.com/mieuxvautartquejamais/

Si l’article vous a plu, n’hésitez pas à vous abonner à la page Facebook pour être tenu(e) au courant des prochaines publications : https://www.facebook.com/mieuxvautartquejamais/

Le site de la RTBF parle de l’article ! : https://www.rtbf.be/culture/article/detail_pourquoi-les-bebes-des-peintures-de-la-renaissance-sont-ils-si-moches?id=10513599

Sources :

  • Morel Marie-France, Le corps du petit enfant et ses représentations dans l’histoire et dans l’art, Eres, Paris, 2008
  • Edwards Phil, Why babies in medieval paintings look like ugly old men, sur le site Vox

9 réponses sur « Les bébés moches dans les tableaux »

  1. MARE

    Excellent ! Je croyais (parce qu’un peintre me l’avait dit) que, en fait, les artistes de cette époque là ne savaient pas peindre les bébés, et que c’était la raison pour laquelle ils faisaient des adultes en réduction.

    Aimé par 1 personne

    1. mieuxvautartquejamais

      Merci beaucoup ! Alors oui, il y a effectivement de cela aussi, faire poser un bébé cela ne se faisait pas avant avant la Renaissance, comme je l’explique dans l’article 🙂 Et cette pratique s’est répandue
      surtout à partir du XVIIe siècle.

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  2. A.Roudiere

    Les artistes qui sont à toute époque capables de faire des choses magnifiques auraient pu ,s’ils l’avaient voulu, peindre de beaux bébés. Ce sont d’autres impératifs qui les ont dirigés.
    Làdidon

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  3. Nicolequi se

    Merci je ne m en étais jamais rendue compte je pense aussi que les peintres de l époque ne savaient pas peindre les enfants ou n avaient pas l autorisation de faire poser un enfants

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  4. Ping: 10 choses que je ne savais pas la semaine dernière #424 – NLQ

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