Fake news chez Mucha ?

Aujourd’hui je te propose un article un peu spécial : je vais te raconter une anecdote sur Alphonse Mucha, dont les faits seraient en partie déformés. Le sujet porte sur comment Mucha réussit à faire décoller sa carrière grâce au caprice d’une star. Mais la lecture de certains éléments pourrait faire apparaître un Lorànt Deutsch sauvage. 

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Alors pourquoi je te la raconte quand même ?  Car l’anecdote est drôle et pas totalement « fausse ». Et aussi pour faire une sorte de « prévention » auprès de vous car cette anecdote circule sur pas mal de sites internet (et dans certains bouquins). Ainsi, si cela t’intéresse, à la fin de l’article, j’explique comment on utilise les sources écrites en Histoire et comment j’ai tenté de démêler le vrai du faux pour l’anecdote qui suit.

Lorsqu’elle surgira, je te signalerai la partie réputée « douteuse » / peu vérifiable, puis je te raconterai comment cela s’est plus probablement passé. Tout le monde a son spray Trump X Fake news ? Allons-y !

Encore un artiste qui galère !

Alphonse Mucha est né le 24 juillet 1860 en Moravie, actuelle Tchécoslovaquie, au sein de l’empire Austro-hongrois. Tout au long de son enfance il ne lâche pas ses crayons et ses pinceaux ; Alphonse veut devenir artiste !

Mais l’année de ses 18 ans, ça commence mal. Il candidate à l’École des Beaux-Arts de Prague et on lui répond sans ménagement : « Choisissez une autre profession où vous serez plus utile. » Alphonse choqué et déçu, renonce aux Beaux-Arts et monte à Vienne pour réaliser durant quelques années des décors pour des théâtres.

C’est en 1887, à l’âge de 27 ans, que le jeune artiste pose ses valises à Paris. Il intègre l’Académie Julian puis l’Académie Colarossi pour se perfectionner. Alphonse devient très ami avec son camarade de cours Paul Gauguin et réalise des petits boulots : il illustre des livres scolaires, des calendriers des pompiers et des catalogues.

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Paul Gauguin en slip et totale détente, en 1895, dans l’atelier d’Alphonse Mucha

À côté, il continue de réaliser ses propres oeuvres et développe une curieuse habitude… Le jeune homme tient une sorte de journal de bord où il annote les physiques des jeunes femmes qui posent pour lui !
 » Madame de Nevers – jeune, bonne pour les nus, pas de poitrine, le dos et les fesses bien, aussi les jambes.
Lucie Charpentier – forte, pas de poitrine.
Mademoiselle Gisel – très bonne, blonde, forte. » 

 

Trop occupé à reluquer des ptits culs, la carrière de l’artiste ne décolle toujours pas… Mais au mois de décembre de 1894, son destin va basculer !

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Un air de conte de Noël 

Alphonse déjeune à sa crémerie habituelle, Chez Charlotte, en compagnie de son ami Kadar. Ce dernier lui explique qu’à l’imprimerie Lermercier où il travaille, ils ont besoin d’aide. Alphonse accepte de filer un coup de main et intègre l’équipe. Le 24 décembre, le directeur Maurice Brunhoff vint le voir, suant de stress, pour lui faire une demande bien particulière. Sarah Bernhardt, grande comédienne en vogue et directrice de théâtre, vient de l’appeler.  Et c’est grave la mouise : elle demande qu’on lui réalise une affiche pour sa prochaine pièce et qu’elle soit collée sur les murs de Paris, d’ici… le nouvel an ! Alphonse étant le seul artiste de l’imprimerie, l’éponge à sueur le directeur fonde tous ses espoirs sur le jeune homme pour qu’il dessine cette affiche. Ce dernier lui réplique calmement qu’il va essayer et que ça va le faire !

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Sarah Bernhardt, vers 1888, photographiée par Nadar, lieu de conservation – Charenton-le-Pont, médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine

Le directeur, le feu au cul, lui propose d’aller voir la pièce le soir même. Mais Mucha ne possède aucun habit décent pour se rendre au théâtre. Il réussit à louer une queue de pie pour 10F mais aucun pantalon ne lui moulait correctement son boule ; il en enfila donc un de sa maigre garde-robe, en priant qu’on ne le prenne pas pour le miskine de service et hop, direction le Théâtre de la Renaissance !

La pièce est Gismonda, écrite par Michel Victorien Sardou, spécialement pour Sarah. Alphonse est transporté : Sarah Bernhardt, magistrale, déclame son texte, emplissant le théâtre de sa présence magnétique. De plus, les décors d’inspiration byzantine parlent au jeune artiste. En effet, au sein de sa patrie d’origine, la tradition byzantine est très présente ; les décors lui font donc palpiter son petit coeur nostalgique. 

Dès le lendemain, Alphonse se met au travail pour réaliser l’affiche. L’artiste met en valeur l’actrice représentée en Gismonda lors de la procession des rameaux, en laissant un blanc sur les 3/4 de l’affiche. La silhouette hiératique de Sarah ressort sur le fond en partie nu, la présentant comme l’élément central de l’affiche. Mucha rend ainsi hommage à la grande notoriété de la star du théâtre. La composition, réalisée en des lignes sinueuses et délicates et à l’aide de couleurs douces, à la dominante dorée, jure avec les affiches habituellement placardées sur les murs de Paris, qui présentent de vives couleurs. Le format, en hauteur et étroit, est également une nouveauté.

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Mucha innove et le directeur de l’imprimerie se remet à suer, persuadé que Sarah Bernhardt n’appréciera pas. Mais surprise, après avoir envoyé le dessin encré de l’affiche au théâtre de l’actrice, cette dernière appelle l’imprimerie, demandant à Mucha de la rejoindre dans sa loge. Arrivé sur place, Mucha voit Sarah lui adresser un grand sourire : elle est ravie et souhaite lui passer commande pour 4 000 exemplaires de l’affiche !

Alors, elle est où la fake news ?

En réalité, les faits ne sont pas entièrement faux mais seraient romancés – je vous mets à la fin de l’article les ouvrages qui les contredisent. Tout ce que je ne relève pas ci-dessous dans ce que j’ai précédemment écrit, est attesté comme « vrai ».

  • Alphonse connaissait déjà la pièce Gismonda car il aurait réalisé pour un numéro « spécial Noël » du journal Le Gaulois des illustrations de la pièce en question. 
  • 1) Il n’aurait donc pas découvert cette dernière le soir du 24 décembre puisque pour la sortie d’un numéro pour Noël, il aurait commencé et terminé ce travail bien avant le soir du 24 décembre.
  • 2) L’épisode de stress suivant la commande de l’affiche par Sarah n’a donc pas eu lieu.
  • 3) Peut-être que Mucha avait en réalité un pantalon qui lui moulait bien son boule.

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  • 4) Peut-être que le directeur de l’imprimerie avait quand même le feu au cul.
  • 5) Même s’il n’a pas réalisé cette affiche si innovante en très peu de temps, Mucha reste un génie.

Oui car l’affiche a bel et bien ravit Sarah Bernhardt qui commanda à l’imprimerie 4 000 exemplaires pour recouvrir les murs de Paris et ainsi promouvoir sa pièce. Mucha, excellent dessinateur et la truffe en plein dans l’air de son temps, a su valoriser l’actrice au sein d’un tout nouveau type d’affiche.

Suite à cela, elle fit signer à Alphonse un contrat d’exclusivité d’une durée de six ans pour qu’il réalise d’autres affiches pour ses pièces.

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Lithographies, de gauche à droite : Affiche pour Médée, 1898 – Affiche pour Lorenzaccio, 1896 -Sarah Bernhardt en Mélissinde pour la pièce « La Princesse lointaine », 1897

La carrière de Mucha est enfin lancée et il jouira de son vivant d’une grande notoriété qui perdure encore de nos jours ! Il continuera à réaliser des décors de théâtre mais aussi des costumes, moult affiches publicitaires et des bijoux, notamment en collaboration avec le bijoutier Fouquet.

 

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ATTENTION ce qui suit va être un chouilla lourd, je conseille aux plus curieux de le lire !

Les sources et leur analyse :

Au sein de la discipline de l’Histoire – ici l’histoire de l’art – il est toujours nécessaire de porter attention à où est ce qu’on a trouvé une info, c’est-à-dire à notre « source« .

On distingue :

  • Les sources dites « primaires » : documents originaux de l’époque ou de l’évènement étudié (récits contemporains, journaux,  lettres, etc)
  • Les sources « secondaires » : créées après les sources primaires, utilisant ces dernières pour construire un propos (biographies, écrits d’historien, manuels, etc). C’est donc en particulier les sources secondaires qui peuvent poser problème, par une mauvaise utilisation des sources primaires ou par des excès d’interprétation de la part de l’auteur.
    Les sources sont la base de la connaissance des historiens pour construire un récit du passé puis pour l’interpréter. Et leur véracité ainsi que leur pertinence dépend de qui les a écrites, dans quel but, à quelle époque, etc. 

Donc quand une anecdote croustillante surgit, qu’un fait paraît quelque peu douteux, il est nécessaire de comparer le bouquin ou le site où on l’a lu avec d’autres sources sérieuses (d’un auteur reconnu comme spécialiste du sujet par exemple). Et de regarder attentivement la bibliographie utilisée par l’auteur. Sinon c’est la foire à la saucisse et n’importe qui peut se prendre pour le prochain Gombrich (et parfois, certains spécialistes – moi la première – se font tout simplement avoir !)

Pour cet article : 

  • Celle d’où proviennent les faits douteux : Arthur Ellridge, Mucha : le triomphe du Modern Style, Terrail, 1992, Paris
  • Commentaire : Aucune bibliographie, aucunes notes de bas de pages ne viennent référencer ses propos. Seuls ces remerciements à la fin de l’ouvrage :

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  • C’est merveilleux mais on ne peut pas citer entre des guillemets des propos apparemment tenus par Alphonse Mucha lui-même – notamment au sujet de l’anecdote qui nous intéresse – sans en citer la source. C’est frustrant car l’auteur parle de documents inédits ! J’ai fait quelques recherches sur ce dernier, Arthur Ellridge, et RIEN à son sujet. Le gars n’existe pas, à part en tant qu’auteur de ce livre et d’un autre sur Gauguin. Est-ce un pseudonyme ? En tout cas on ne peut rien savoir de son parcours, de ses éventuelles collaborations, et donc de son sérieux… Que croire ? Seule la sainte choucroute nous le dira. (NB si quelqu’un a des infos, je suis preneuse !)
  • Renate Ulmer, Alfons Mucha, édition Benedikt Taschen, 1994
    • Commentaire : l’ouvrage est sorti après celui d’Ellridge. Des recherches plus poussées ont donc pu être menées. Il montre des reproductions de dessin de Mucha, issus de la collection de Victor Arwas.
    • Note les accompagnant : Cahier composé de 3 feuilles pliées en deux, l’une formant couverture en papier blanc épais, les autres en mince papier jaune. aquarelle et crayon. (…) Couverture : LE GAULOIS / GISMONDA. Signé en bas à droite : Mucha.
    • Il est donc fort probable que ce soient les dessins destinés au numéro spécial Noël du journal Le Gaulois.
    • L’ouvrage poursuit en précisant que la pièce Gismonda avait été stoppée le 24 décembre, le temps que la pièce Phèdre (dans laquelle Sarah Bernhardt tenait également le rôle principal) reprenne dans le même théâtre, le Théâtre de la Renaissance. Le 4 janvier, Gismonda reprenait du service, l’actrice avait donc besoin d’une nouvelle affiche pour la promouvoir. Les épreuves de Mucha publiées dans Le Gaulois ainsi que cette programmation prévue, mettent donc sérieusement en doute la demande expresse de l’actrice auprès de l’imprimerie, et donc de Mucha.
    • L’ouvrage cite également le recueil de Victor Sardou (l’auteur de Gismonda) Théâtre complet (1934) où ce dernier parle du fameux numéro « spécial Noël » du journal Le Gaulois, avec les illustrations de Mucha.

Ceux ci-dessous nuancent également l’anecdote, sont référencés/sourcés et sont sortis récemment : 

  • Philippe Thiébaut, Mucha et l’Art Nouveau, éditions du Chêne, Paris, 2018
  • Valérie Mettais, Alfons Mucha, Larousse, Paris, 2018

7 réponses sur « Fake news chez Mucha ? »

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