James Whistler, ou l’art de se faire des ennemis

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James Abbott McNeill Whistler

James Abbott McNeill Whistler (1834-1903) est un peintre américain qui mena sa carrière entre la France et l’Angleterre. Il fait partie du mouvement des symbolistes, à ceci près que, par rapport à ses collègues, il est moins préoccupé par la dimension métaphysique que par la dimension esthétique de ses oeuvres. Whistler se concentre sur l’aspect décoratif et ornemental, dans un esprit « japonisant », laissant le domaine des rêves et de l’inconscient aux autres membres du groupe. Whistler est un « dandy » cultivé qui fréquente les cercles artistiques parisiens et londoniens. Peu enclin à la critique de ses oeuvres, il est réputé de son temps pour être un excité du bulbe qui envoie paître ceux qui se mettent en travers de son chemin.

En 1876, le riche collectionneur d’art, Arthur Leyland,  demande à Whistler de terminer la décoration de la Dining rooom, de sa maison située au 48, Princes Gate à Londres. En effet, l’architecte Thomas Jeckyll, alors en charge de cette pièce, est tombé gravement malade. Whistler, qui s’occupe à ce moment là du hall de la maison, est réquisitionné par Leyland pour poursuivre la décoration de cette salle à manger.

Fier comme un coq, Leyland montre à l’artiste son impressionnante collection de porcelaines de Chine Bleus et blancs, exposée dans des étagères à caisson, créées par Jeckyll. La pièce a déjà un certain cachet : certains pans de mur sont recouverts d’un cuir de Cordoue très cher, datant du XVIème siècle ce qui fait bomber au max le torse du commanditaire. Sur le mur du fond, au-dessus de la cheminée, un tableau de Whistler est accroché, La Princesse au pays de porcelaine.

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La Princesse au pays de porcelaine, Whistler, 1865, Freer Gallery of Art, Washington, D.C

Leyland demande à l’artiste de réfléchir à comment le mettre en valeur. Les cuirs de Cordoue, présentant des fleurs rouges, jurent avec l’ensemble. Whistler propose alors à Leyland de les retoucher un peu pour qu’ils s’harmonisent avec le reste de la pièce ; le propriétaire accepte. Confiant en les capacités de son protégé, Leyland lui confie les clés de sa maison et part avec son épouse pour plusieurs mois. Mais le mécène ne se doute pas que l’artiste va totalement vriller et se prendre pour une Valérie Damidot de l’extrême…

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La dining room de Leyland, réalisée par Jeckyll, avant le passage de Whistler

Les propriétaires partis, Whistler, tout excité, retrousse ses manches et se met au travail. Son tableau La Princesse au pays de porcelaine présente des couleurs douces et doit s’harmoniser avec la pièce ? Les fichus cuirs de Cordoue jurent trop ? Qu’à cela ne tienne ! Il va non seulement retoucher ces derniers, mais également repeindre tous les murs dans des tons bleus, ornés de motifs « japonisants » peints à la feuille d’or. Galvanisé, il écrira plus tard :  » Je peignais au fur et à mesure , sans projet ni esquisse […] en voyant se développer l’harmonie de bleu et d’or, vous savez, j’oubliais tout, au comble de la joie. »

Puis Whistler enclenche la première sur sa soucoupe : en février 1878, la décoration de la pièce terminée, il décide de faire son propre vernissage, en l’absence des propriétaires ! Il convie ses amis ainsi que la presse. Tout le monde s’extasie et félicite l’artiste pour son oeuvre. 

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The Peacock room, Harmony in Blue and Gold, par Whistler

Quand Leyland pose ses valises chez lui, il voit rouge. Whistler a niqué ses cuirs de Cordoue, il organise une petite sauterie avec le gratin londonien sans sa permission, et sa collection de porcelaines ne ressort plus du tout devant ces murs bleutés. Et par-dessus le marché, quand vient la question du budget, Leyland ressent alors l’équivalent d’un kg de moutarde de Dijon dans le nez : Whistler refuse de baisser son prix, les deux hommes peinent à trouver un terrain d’entente. Vexé comme un pou, l’artiste réussit à de nouveau intervenir dans la Dining room et fait à Leyland un (autre) coup fourré. Sur un panneau, il peint deux paons qui s’affrontent. Celui de droite, piétine des pièces d’or : c’est le gros pingre de Leyland ! Et les plumes du cou du paon, toutes ébouriffées, rappellent les chemises à frou-frous du commanditaire. L’oeuvre, intitulée L’Art et l’Argent, désigne sans équivoque les deux hommes, le paon de gauche représentant donc Whistler. 

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L’artiste, dont l’égo n’a de cesse de gonfler à plein régime, envoie ensuite une lettre adressée à Leyland : « Vous devriez m’être reconnaissant. Je vous ai rendu célèbre. Mon travail vous survivra alors que vous serez oublié. Dans les années à venir on se souviendra de vous comme du propriétaire de la Salle des Paons.« 

Et ce n’est pas fini ! L’année suivante, Whistler intente un procès à Ruskin, critique d’art. Ce dernier a osé médire sur une oeuvre de l’artiste qui compte bien lui faire la peau pour laver cet affront. Malheureusement pour lui, les frais engagés dans le procès mettent ses finances au plus bas. Des créanciers débarquent alors chez Whistler pour faire l’inventaire de ses biens. La petite peste raconte dans son livre The Gentle art of Making Ennemies (Le doux art de se faire des ennemis) que les créanciers tombèrent nez à nez avec une peinture assez compromettante, bien mise en vue pour l’occasion. En effet, Leyland était à ce moment là le principal créancier de Whistler. Ce dernier, pour se défouler, l’a représenté en une espèce de démon, mi-homme mi-paon, assis sur la maison de Whistler, le tout peint avec les mêmes couleurs que celles de la Dining room. Ce tableau incarne le zéro respect dans toute sa splendeur et Whistler n’est pas peu fier de cet ultime jet de venin.

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The Gold Scab: Eruption in Frilthy Lucre (The Creditor), 1879, huile sur toile

Malgré ce violent affront, Leyland gardera la salle à manger telle quelle, se rendant certainement à l’évidence du talent de Whistler. 
Ce dernier finira par renflouer ses caisses et devint par la suite une figure emblématique de la renaissance de l’art victorien.
Aujourd’hui, vous pouvez admirer la Peacock Room à la Freer Gallery of Art à Washington où elle a été déplacée.

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Whistler, reine des bitches

 

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Sources : 

  • Lucie-Smith Edwards, Le symbolisme, Éditions Thames & Hudson, Paris, 1999
  • Enaud Isabelle, Cours de L3 Art contemporain : les symbolismes, Université de Lille 3, 2015
  • Anderson Ronald K. et Koval Anne, James McNeill Whistler : Beyond the Myth, éditions Carroll and Graf, New-York

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