Tyrannie et scandales au Vatican

Aujourd’hui nous partons dans la Rome du XVIe siècle aux côtés de Michel-Ange qui en voit des vertes et des pas mûres au Vatican… 

La genèse d’un génie 

Nous sommes en plein dans la période de la Renaissance : on redécouvre l’Antiquité, ses arts, ses philosophes et scientifiques. La perspective est théorisée et appliquée dans la peinture. Un monde symbolique et avec peu de profondeur, laisse la place à des peintures plus réalistes et vivantes. La sculpture copie les modèles antiques et applique des calculs bien précis pour représenter des corps aux proportions parfaites.

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Nous sommes en Italie, berceau de la Renaissance. C’est dans ce contexte que  Michelangelo Buonarroti (1475-1564) mènera une brillante carrière artistique, en faisant partie du peloton de tête des artistes de cette période qui vont révolutionner l’histoire de l’art. Il reçut dès l’âge de 13 ans une formation de peintre dans l’atelier de son maître, Domenico Ghirlandajo. Mais le jeune homme a d’autres ambitions. Il préfère squatter le jardin de la famille Médicis où il peut admirer puis copier les sculptures antiques exposées. Pour comprendre puis pour restituer l’anatomie du corps humain, il dissèque des cadavres et réalise des dessins d’après modèle vivant. Michel-Ange désire atteindre la perfection dans ses dessins et dans ses sculptures, transporté par son génie créateur, là où aucun autre artiste avant lui ne s’était si pleinement aventuré. Son appétit de savoir et sa virtuosité lui valent une réputation de grand artiste assez rapidement. On le compare aux maîtres antiques et certains sont d’avis qu’il les surpasse ! Vers l’âge de 30 ans, on le considère déjà comme l’un des principaux maîtres de son temps.

Un pape qui n’en fait qu’à sa tête

En 1506, Michel-Ange frôle la consécration : le pape Jules II désire préparer son aller simple pour le Paradis en se faisant construire une soucoupe un mausolée digne de ce nom. Michel-Ange est désigné pour le réaliser. Il est envoyé aux carrières de marbre de Carrare pour y faire ses emplettes en choisissant les plus beaux blocs de marbre. Le jeune homme, contemplant ces blocs qui l’aguichent, est proche de l’AVC tellement il est excité et impatient de s’y mettre. Il passe 6 mois à Carrare, le temps de choisir, revenir sur sa décision, réfléchir à la composition etc. Quand il revient à Rome, il paye de sa poche une cabane qui abritera son atelier sur la place ainsi que tout son matériel. Il fait même venir de Florence des marbriers pour le seconder, qu’il rémunère encore une fois de sa propre bourse. Mais c’est la honte intersidérale et la douche froide : Jules II ne s’enjaille plus trop pour la construction de sa soucoupe post-mortem…

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Capture d’écran du film L’Extase et l’Agonie, 1965 de Carol Reed

En effet, un chantier de grande envergure le préoccupe d’avantage, celui de la reconstruction de l’église et de la place Saint-Pierre ! Michel-Ange est au fond du sceau tant il est déçu, il a envie d’étouffer Jules II avec sa mitre et il quitte Rome sur-le-champ pour revenir à Florence. De là-bas, il envoie une lettre salée au pape où il lui dit que s’il souhaite qu’il revienne à Rome, « il n’a qu’à venir le chercher ». Les jours passent, et Michel-Ange s’obstine à rester à Florence, tel une moule accrochée à son rocher. Les florentins commencent à s’inquiéter, craignant que l’affront fait au pape ne retombe sur la ville entière. Des délégations se succèdent pour tenter d’amadouer l’animal mais rien n’y fait. C’est une lettre truffée de louanges à l’égard de l’artiste qui le décide à enfin repartir pour Rome.

À peine arrivé dans la ville éternelle, Michel-Ange est convoqué devant le pape. Ce dernier l’emmène dans la Chapelle Sixtine, lieu où se déroulent les élections papales, et lui dit « Arrange-moi ça. » en lui désignant le plafond.

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Ce dernier est peint de bleu et constellé de petites étoiles. Sur les murs de la chapelle, se déploient des fresques de maîtres du Quattrocento qui ont précédé Michel-Ange : Botticelli, Girlandhaio (son maître), Pérugin et Rosselli. Notre artiste a des sueurs froides : son dada c’est la sculpture et non pas la peinture ! Il suggère au pape de plutôt embaucher le jeune et surdoué Raphaël à sa place. Mais Jules II lui rétorque que ce dernier est déjà occupé à décorer ses appartements et que c’est lui qu’il veut, point barre.

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Le chef-d’oeuvre d’une vie 

Le 10 mai 1508, Michel-Ange signe son contrat pour peindre la voûte de la Chapelle Sixtine. L’artiste applique les ordres du pape qui désire la présence des 12 apôtres, répartis au-dessus des fenêtres. Jules II lui commande de simples motifs géométriques pour la voûte. Mais l’artiste retourne un peu sa veste et est remonté comme un coucou : la voûte, qui mesure 40,57m de long et 13,22m de côté mérite bien mieux que ça ! À partir du mois de mai, avec frénésie, il se met à dessiner un vaste programme iconographique – sur le thème de la Genèse – sur des dizaines de feuillets qu’il soumet au pape à l’automne. Ce dernier est séduit par l’ambitieux projet et lui donne son feu vert.

L’artiste rassemble une petite équipe pour construire l’imposant échafaudage et pour l’aider à mettre en place ses dessins destinés à être peints sur la voûte. Pour cela, le maître réalise des « cartons » sur lesquels ses dessins sont agrandis en faisant une mise au carreau.

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Ensuite, ses assistants réalisent  patiemment des petits trous dans la feuille du carton en suivant les lignes du dessin.

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Durant la nuit, le contre-maître pose l’enduit sur le plafond, là où Michel-Ange compte commencer à peindre. Au petit matin, alors que l’enduit est encore frais, les assistant appliquent dessus le carton en tamponnant les contours du dessin pour que de la poudre noire – contenue dans un sachet – passe à travers les petits trous réalisés. Le carton retiré, le dessin s’est « imprimé » sur le plafond !

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Application de la poudre sur la feuille de dessin

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Le dessin reporté sur la voûté après l’étape de la poudre à travers les petits trous

Michel-Ange s’arme de ses pinceaux et engage alors une course contre la montre. En effet, il peint une fresque, de l’italien « a fresco » qui signifie « dans le frais ». C’est-à-dire que la peinture doit être appliquée sur un enduit humide pour que ce dernier l’absorbe puis la fixe et la moindre erreur du peintre est souvent irréparable. Mais Michel-Ange ne se gênera pas de demander à ses assistants de péter son bout de fresque peint puis de ré-appliquer l’enduit lorsqu’il n’était pas satisfait de son travail… En ce qui concerne le travail de peinture de la fresque, il l’aurait réalisé seul, sans l’aide d’assistants. En effet, l’artiste – qui était très proche de ses sous malgré ses généreux revenus – consignait toutes ses dépenses dans ses livres de comptes, parvenus jusqu’à nous. Dans ces derniers, aucune mention de sommes versées à des assistants n’apparaît. Alors que pour un travail de cette envergure, ces derniers auraient été grassement payés, il aurait du donc les mentionner. À moins que par orgueil, il les aurait volontairement omis dans ces traces écrites ? 

Michel-Ange a donc construit son programme iconographique autour du thème de la Genèse, l’ensemble étant conçu comme un passage des ténèbres (l’ignorance) à la lumière (la grâce divine).  En effet, sur les lunettes sont disposés les ancêtres du Christ. Il les a peints dans des couleurs ternes et dans des postures recroquevillées car ils ne sont pas conscients que leur descendant sera le Christ.

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Les ancêtres du Christ, Jacob et Joseph

Ensuite, entre les lunettes, sont peints les « voyants » composés de seize prophètes et de cinq sibylles. Ils sont dans des postures beaucoup plus dynamiques et présentent des couleurs éclatantes car ce sont eux qui entrevoient le futur et donc l’avènement du fils de Dieu.

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À gauche le prophète Ézechiel, à droite la sibylle de Delphes

Enfin, le plafond en lui-même – le dernier registre – est composé de neuf scènes qui racontent la Genèse (le déluge, la création d’Adam, le péché, etc). Une scène sur deux est entourée de quatre ignudi, de puissants jeunes hommes nus, plus proches d’athlètes grecs que d’anges asexués. 

 

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Au bout d’un an, seuls 300m2 sur les 1 000m2 de la voûte sont achevés. Le pape Jules II s’impatiente et menace de couper les vivres à Michel-Ange. En effet, ce dernier est un grand perfectionniste : il sait travailler vite mais il recommence très souvent du début ses peintures à peine achevées quand elles ne lui conviennent (souvent) pas. Le pape vient régulièrement le voir pour pester et lui mettre quelques coups de cannes aux fesses bien sentis. Pourtant, il doit se rendre à l’évidence : certes Michel-Ange tarde à achever la voûte, mais il est incontestablement l’un des plus grands génies de son temps. Le plafond achevé, c’est la foule en délire assurée ainsi qu’une renommée internationale pour l’artiste, et pour le pape…  Michel-Ange est au bout du rouleau. Le travail est intense, sa posture allongée sur l’échafaudage ou debout le bras tendu vers le plafond lui brise le corps. Il écrira même dans un sonnet  » À travailler tordu, j’ai attrapé un goître, comme l’eau en procure aux chats de Lombardie« , accompagné d’un dessin le représentant.

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Le travail de nuit lui procure des problèmes de vue mais il a un ingénieux système pour s’éclairer : il se coiffe d’un chapeau sur le bord duquel sont fixées des bougies ! Côté finance il doit harceler le vatican pour être payé car Jules II dilapide la fortune pontificale dans les nombreuses batailles (qu’il perd) contre les mercenaires qui envahissent l’Italie. 

Le 31 octobre 1512, la voûte est enfin achevée et la chapelle ouverte au public pour admirer le travail titanesque de Michel-Ange.

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Voûte de la Chapelle Sixtine

La foule est bouche-bée devant ces corps si musclés, si réalistes dans lesquels l’artiste a insufflé autant de vigueur que dans ses sculptures. L’homme, créature de Dieu, est célébré dans toute sa splendeur, dans l’esprit de la Renaissance. Michel-Ange n’a pas peint une nudité délibérément provocante mais il célèbre à travers elle la vérité antique, naturelle et antérieure au péché originel. Le divin s’incarne ainsi dans chacun des personnages présents sur la voûte, leur donnant vie. Malgré tout, certains cardinaux s’en offusquent mais le pape n’en a cure, il est à balle et fier de son larbin Michel-Ange.

Le Jugement dernier

Mais Michel-Ange n’en a pas terminé avec cette satané chapelle… Vingt ans plus tard, en 1533, alors qu’il est âgé de 60 ans, le pape Clément VI (RIP Jules II) lui demande de réaliser une fresque sur le thème du Jugement dernier pour orner le mur du fond de la chapelle. L’artiste, qui sait qu’il ne faut pas discuter avec le représentant de Dieu sur Terre, accepte. Michel-Ange recommence le même touin-touin que pour le plafond et innove une fois de plus. En effet, depuis le Moyen âge, les scènes de Jugement dernier se ressemblent toutes : le Christ et la Vierge – souvent accompagnés de saints – se tiennent au centre de la composition. D’un côté l’Enfer et ses tortures, de l’autre le Paradis et ses délices.

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Le Jugement dernier de Rogier Van der Weyden, avec le paradis à gauche, l’Enfer à droite, 1443-52, huile sur bois, Hospices de Beaune

Mais notre artiste dit  » balec’ « et nous fait une bonne petite salade mixte. Les damnés sont mélangés avec ceux qui ont leur ticket pour le paradis. Ainsi, il insère l’idée héritée de l’Antiquité, de « fatum » (fatalité) que l’Enfer peut tomber sur le coin du nez de n’importe qui, si on a pas fini sa soupe quand mémé nous le demandait.

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Pour le Christ, Michel-Ange s’est fait plaisir et l’a représenté imberbe, très musclé, tel un Apollon descendant des cieux, brandissant sa main droite, prêt à mettre une tatane au moindre pécheur (même sa maman à gauche, recroquevillée, flippe un peu). 

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Certains verraient dans la peau de Saint-Barthélémy qu’il tient à la main (le saint serait mort écorché vif) un portrait de Michel-Ange himself. Je vous laisse juger :

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En 1541, le Jugement est inauguré et le pape Paul III tombe à genoux devant les 404 corps nus qui composent la fresque, tant il est subjugué par la force de l’oeuvre. C’est un nouveau triomphe pour notre artiste !

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Mais les mauvaises langues ne sont pas bien loin… C’est Biagio da Cesena, maître des cérémonies pontificales, qui crache le premier son venin : il y a trop de culs nus et de kikis à l’air et les attitudes des personnages sont bien trop lascives.

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Ni une ni deux, Michel-Ange reprend ses pinceaux et grime la petite nature en dieu Minos, aux cornes poussant sur le front, un serpent enroulé autour de lui qui lui gobe son petit oiseau. Quand il se reconnaît, le miskine part immédiatement se plaindre au pape. Et le pontife, complètement fan des culs nus de Michel-Ange lui réplique  » J’ai autorité au ciel et sur terre, mais pas aux enfers ! » Cheh.

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Biagio da Cesena en Minos

Mais c’est le 21 janvier 1564,  sous le pontificat de Paul IV et un mois avant le décès de Michel-Ange, que le Concile de Trente (qui avait un peu que ça à faire) vote pour faire recouvrir d’un voile chaque bout de fesse et de kiki exhibés sur la fresque. Michel-Ange fulmine mais ne peut rien faire. C’est un certain Daniele Ricciardi qui se chargea de leur fabriquer des slips, tant et si bien qu’il fut surnommé « Braghetta ». (du fun pour tous sous la Renaissance !) Pourtant, grand admirateur de Michel-Ange, il prit soin de peindre ces voiles avec de la peinture assez diluée pour éviter d’endommager le travail du maître. D’autres slips furent ajoutés aux XVIe, XVIIIe et XIXe siècles et certains purent être décapés lors de récentes campagnes de restauration. Mais la plupart restèrent tel quels car ils ont été peints a fresco... Malgré cette censure, l’oeuvre de Michel-Ange est aujourd’hui considérée comme l’un des plus grands chefs-d’oeuvres de l’histoire de l’art, assurant à son auteur une postérité éternelle.  

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NB : Michel-Ange réussit tout de même à réaliser le mausolée de Jules II sous la forme d’un tombeau, aujourd’hui abrité dans la Basilique Saint-Pierre-aux-Liens à Rome. Ce projet s’étala sur 40 ans et resta malheureusement inachevé…

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Sources :

  • Giorgio Vasari, Vie des artistes, Les cahiers rouges Grasset, Paris, 2012
  • Charles Sala, Michel-Ange, sculpteur, peintre, architecte, éditions Terrail, Paris, 1965
  • Documentaire : Michel-Ange, une vie de génie

 

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